LES PELERINS DE LA « VIA SARKOZYA »
« Les religions constituent un enjeu majeur pour notre société car elles sont le support d’une espérance. Le fait religieux est un élément primordial en ce qu’il inscrit « la vie » dans un processus qui ne s’arrête pas avec la mort. C’est pourquoi je n’ai pas une conception sectaire de la laïcité. Pas même la vision d’une laïcité indifférente. Je crois au besoin de religieux pour la majorité des femmes et des hommes de notre siècle. La place de la religion dans la France de ce début de troisième millénaire est central. » (1) Qui a pu tenir de tels propos ? Le grand rabbin Sitruk ? Le cardinal Ricard ? Le recteur Dalil Boubakeur ? Le pasteur Jean-Arnold de Clermont ? Non. Un ministre. Le président du premier parti de France. L’un des candidats les mieux placés à l’élection présidentielle de 2007. Nicolas Sarkozy.
En affirmant dans un livre-événement que les religions ont « une importance spécifique dans l’équilibre de notre société » et que « l’esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaiser et à réguler une société de liberté » , il ne faisait pas que s’attaquer à l’un des tabous de la société française – la place des religions dans la vie politique – il esquissait aussi un nouveau rapport du politique au religieux. Plus : une rupture, pour employer une terminologie qu’il affectionne. Avec le goût du risque qu’on connaît à cet adepte du « parler vrai » : sur le chemin qu’il a ainsi frayé dans la jungle du politiquement correct, les religions ne manqueront pas de s’engouffrer. Pour le meilleur ?
Dans quelques mois, donc, une nouvelle élection présidentielle. Nicolas Sarkozy en sera l’un des acteurs principaux. Sans doute s’en tiendra-t-il, quant à la question religieuse, aux grandes lignes de son programme, sans entrer dans les détails du « New Deal » politico-religieux qu’il propose aux Français. Il n’empêche qu’il restera celui qui a osé dire que la France est devenue « multiculturelle », « multiethnique » et, surtout, « multireligieuse » . Il n’empêche pas moins qu’on ne ramène pas aisément dans leurs sacristies et leurs mosquées des clercs qu’on en a fait sortir pour dîner en ville – et à la table de la république, encore. Les présidentiables ne s’intéresseront peut-être pas beaucoup aux religions – voire … – mais les religions, elles, vont sans doute s’intéresser à la présidentielle. Discrètement ou bruyamment, c’est selon. Mais attentivement, c’est certain.
Les religions ont en effet des revendications à faire valoir dans le champ politique, entendu en un sens assez large, celui que donne par exemple Jean Paul II, défunt chef de l’Eglise catholique : « l'action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle qui a pour but de promouvoir organiquement et par les institutions le bien commun. » La présidentielle, où se discutent les grandes perspectives nationales pour les cinq années à venir, est donc un bon moment pour analyser les positions des religions sur les sujets majeurs du débat politique – et la manière dont elles les font entendre, ou pas.
Ce livre n’est pas un essai de sciences politiques. Il ne défend aucune thèse sur les relations entre religion et politique. Néanmoins, on y trouve certaines notions, certaines catégories qui dessinent une orientation particulière dans l’appréhension de ces relations. Il nous faut les présenter, les définir, en expliquer l’utilisation.
Nous nous appuierons, pour ce faire, sur une analyse lumineuse, quoique discutable en certains aspects, parue il y a quelques mois sous la plume d’Olivier Roy dans la prestigieuse revue Esprit (2). Son caractère synthétique et sa commode accessibilité permettront au lecteur d’y (re)venir facilement pour explorer des voies de recherche complémentaires. Passons donc les troupes conceptuelles en revue.
En premier lieu, nous parlerons de communauté. Qu’est-ce qu’une communauté ? Comme l’ont écrit les philosophes américains Colin Bell et Howard Newby, « plus de quatre-vingts dix définitions du mot communauté ont été analysées : leur seul élément commun était…l’homme ! » Retenons alors l’une des plus classiques et des plus simples, celle d’Amitai Etzioni. Une communauté a deux caractéristiques : des relations en réseau croisé et un ensemble de valeurs et d’usages élaborant et relevant d’une histoire commune. Olivier Roy explique que ces deux caractéristiques, sous l’effet de la sécularisation, se « rétractent », entraînant « une redéfinition de l’appartenance religieuse » : « La sécularisation entraîne la perte de l’évidence sociale de la religion et l’obligation de se définir explicitement comme croyant (ou non-croyant), non pas parce que le non-croyant milite contre la communauté religieuse, mais parce que les conditions d’appartenance au groupe religieux deviennent plus strictes : on doit afficher sa foi. » Les no man’s lands n’existent plus, Dieu vomit les tièdes : il faut choisir son camp.
Cela dit, chaque communauté est traversée de tendances, de sensibilités, de courants. Les juifs libéraux ne vivent pas tout à fait comme les loubavitch – même si l’essentiel demeure au-delà des apparences, comme nous le verrons. Les paroissiens bretons n’ont pas toujours les mêmes préoccupations que les mères de famille BCBG de Versailles. A côté de Fouad Alaoui, secrétaire général de l’Union des Organisations Islamiques de France, le recteur Boubakeur ressemble à un hypokhâgneux en retraite. Et le samedi soir, pendant que les rejetons de la HSP (Haute Société Protestante) courent aux rallyes du XVIème arrondissement, les pentecôtistes d’origine africaine se réunissent dans un hangar de banlieue pour chanter la gloire d’Adonai .
En deuxième lieu, nous parlerons de communauté de religieux. Communauté de religieux plutôt que communauté religieuse. Pourquoi ? Non seulement parce que communauté religieuse peut prêter à confusion si l’on se situe dans l’univers catholique , mais aussi parce le « réveil religieux » très complexe auquel on assiste un peu partout depuis une quarantaine d’années est à la fois un « réveil des religions » et un « réveil des religieux » : « Les nouveaux croyants peuvent sans doute accepter la laïcité comme règle du jeu dans l’espace public, mais ils ne l’intègrent plus comme une manière de vivre la religion dans le privé. Ils veulent être reconnus comme religieux dans l’espace public » écrit Olivier Roy dans l’article pré-cité.
En troisième lieu, nous parlerons de communautarisation. Elle peut être définie comme un affinage toujours plus précis des deux caractéristiques essentielles de la communauté dont parle Amitai Etzoni : des solidarités inter-personnelles de plus en plus prégnantes, s’appliquant à tous les domaines de la vie – on achète musulman, on se divertit chrétien, on recrute juif ; et une accentuation constante de la « différence communautaire » - il y a « eux » et il y a « nous ».
D’où la difficulté à définir une autre notion, celle de revendication. D’une part parce que les communautés de religieux ont rarement des « programmes » bien établis compilant les mesures à adopter – elles sont souvent en filigrane, à subsumer. D’autre part parce que les communautés de religieux se placent rarement sur le terrain du droit naturel, valable pour tout homme quel qu’il soit. Derrière ce constat résident des différences d’approche anthropologique qui déterminent des différences de comportement politique. Ainsi l’universalisme ontologique juif est-il très pauvre, ce qui renforce sa lisibilité politique, tandis que le catholicisme se situe toujours de plain-pied avec l’universel, ce qui brouille son message civique. Cela dit, la communauté catholique, sous les effets conjugués du réflexe identitaire et de l’ecclésiologie très « communautarisante » de Vatican II, n’échappe pas à l’influence de ce que Olivier Roy appelle le néo-fondamentalisme : « Les néo-fondamentalistes ne demandent rien de positif à l’Etat, sinon l’abstention : laissez-nous porter le voile, manger hallal, ne pas serrer la main, etc. Ils sont absents des grandes questions de société , car ils légifèrent pour eux et pas pour la société. »
Nous l’avons dit, ce livre n’est pas un essai de sciences politiques. C’est une enquête documentaire. Comment avons-nous procédé ? Deux impératifs ont présidé à ce travail. Le premier : s’appuyer uniquement sur des documents publics et écrits – communiqués, discours, conférences, rapports, articles… Le deuxième : ne retenir que les documents émanant d’organismes religieux officiels et représentatifs . S’agissant des thèmes abordés, nous nous sommes référés aux programmes des deux principaux partis politiques français, l’UMP et le PS, et aux intitulés des ministères de la République.
Ce livre est encore moins un essai de théologie. Et d’ailleurs, s’il devait contribuer à quelque débat, ce ne serait pas celui du potentiel politique des religions, mais plutôt celui qui porte sur l’avenir d’un acteur que nous n’avons pas passé en revue, à dessein, le serpent de mer de notre analyse : l’Etat. Car, comme le suggère Olivier Roy, la créativité historique est du côté des religions et non de l’Etat, ce qui met en péril la pérennité des formes classiques de ce dernier. C’est bien « la vieille problématique binaire de la laïcité Etat/religion » qui se trouve hors-jeu, peinant à « intégrer les nouvelles formes de religiosité. » D’où l’originalité – et la pertinence ? – de la « via sarkozya » : « Le besoin spirituel, l’espérance ne sont pas satisfaits par l’idéal républicain. La république est une façon d’organiser l’univers temporel. Elle est le meilleur moyen de vivre ensemble. Mais elle n’est pas la finalité de l’homme. Il y a en même temps une aspiration spirituelle, que la république ne doit pas nier, mais qui n’est pas non plus de son ressort. »
(1) La République, les religions, l'espérance, Le Cerf, 2000
(2) revue "Esprit", février 2005
vendredi 8 décembre 2006
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